26 janvier 2017 Juliette

« Le Sénégal peut bien tirer profit du dividende démographique »

Mabingue Ngom, directeur régional de l’Unfpa pour la région de l’Afrique de l’Ouest et du Centre : « Le Sénégal peut bien tirer profit du dividende démographique »

Le directeur régional du Fonds des Nations unies pour la population (Unfpa) pour la région de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, Mabingué Ngom, a effectué une visite de terrain dans la zone d’intervention de leur institution où il a rencontré les autorités sénégalaises. Ces dernières lui ont tenu un discours rassurant sur les diverses questions de développement. Dans cet entretien il a décliné les avantages du dividende démographique qui peuvent contribuer à booster l’économie du continent. D’ailleurs, les chefs d’Etat et de gouvernement africains qui préparent un sommet sur la question ont compris cela, car ayant décidé d’en faire leur fer de lance pour le développement du continent. M. Ngom a abordé aussi des questions liées à la santé de la mère et du nouveau-né et notamment la planification familiale qui est un moyen efficace pour réduire la mortalité maternelle et infantile. Entretien !

Vous avez rencontré des autorités sénégalaises au mois d’octobre. Est-ce que leur discours sur la jeunesse vous rassure ?
Je crois que le discours est rassurant parce que les actes posés vont dans la bonne direction. Cependant, un pays comme le Sénégal peut mieux faire. C’est vrai que dans beaucoup de domaines, le Sénégal se porte bien. Il se porte d’ailleurs beaucoup mieux que la plupart des pays de la sous-région dans bien de domaines. Les indicateurs du Sénégal sont de loin meilleurs de ceux d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest et du Centre. Il faut dire tout de même que la région de l’Afrique de l’Ouest et du Centre est une zone où les indicateurs en matière de jeunesse, de la santé de la mère, du nouveau-né et de la planification familiale sont les plus mauvais.

Le Sénégal doit faire mieux que la moyenne régionale dans ces domaines. S’il parvient à le faire, ce serait une excellente chose surtout en ce qui concerne des questions de population et du développement. Si vous prenez, par exemple, la mortalité maternelle, le Sénégal tourne autour de 392 pour 100.000 naissances vivantes au moment où certains pays de la sous-région sont à plus de 600 pour 100.000 naissances vivantes. La situation est assez bonne au Sénégal par rapport à la moyenne régionale. Mais, si l’on regarde un peu les moyennes au niveau mondial, elle ne l’est pas. Et ce, malgré les améliorations significatives qu’il ne cesse d’enregistrées au cours de ces dernières années.

Est-ce que le taux de scolarisation des filles du Sénégal est satisfaisant ?
Le Sénégal détient l’un des meilleurs taux de scolarisation des filles dans la sous-région. Par contre, pour ce qui est de leur accès au secondaire, il ne fait pas mieux que les autres pays. Nous savons que c’est maintenant qu’il faut résoudre les problèmes de grossesses précoces. Le Sénégal doit faire des efforts pour améliorer son taux de maintien des filles au secondaire.
S’agissant de la planification familiale, le pays a obtenu d’excellents résultats au cours des dix dernières années. Toutefois, si nous comparons les besoins non satisfaits de la femme, le Sénégal se trouve en dessous de la moyenne de la sous-région. C’est une mauvaise moyenne. C’est pourquoi le Sénégal doit faire beaucoup mieux.

Pour les mariages précoces, nous savons que pratiquement 1 fille sur 3 est affectée au Sénégal. L’Etat doit faire mieux dans ce domaine en combattant ce phénomène.
La croissance démographique du Sénégal n’est pas aussi élevée que celle des pays comme le Tchad ou le Niger. Mais, nous pensons quand même que sa moyenne de 2,7 est très forte, parce que celle mondiale est 1,2. A l’échelle individuelle, cela ne représente rien, mais en regardant le problème qui se pose pour le maintien des filles au secondaire, cela est inquiétant. Le Sénégal risque de continuer d’aller vers le bas. Ce sont autant d’indicateurs fondamentaux qu’il faut améliorer pour un pays qui veut aller vers l’émergence.

Le problème de l’emploi des jeunes se pose en Afrique. Quelles sont les réponses à cette problématique ?
Je crois que l’emploi des jeunes est une question particulièrement préoccupante. Cependant, elle n’est pas plus critique que les autres questions. Mais, elle devient préoccupante, car le chômage des jeunes peut être à l’origine des problèmes. Lorsque les jeunes n’ont pas la possibilité de trouver un emploi, ils sont capables de tout. Ce n’est pas un problème spécifique au Sénégal. Il y a deux choses à dire à ce niveau : la première est qu’un pays comme le Sénégal doit faire plus d’efforts pour que l’on puisse sentir un changement au niveau de la vie des jeunes. Il faut rappeler qu’il y a déjà un grand nombre de jeunes sur le marché de l’emploi qui n’arrivent pas à trouver du travail. C’est une réalité qui n’est pas seulement sénégalaise.
La deuxième chose est qu’en plus de ce stock, il y a une arrivée régulière de jeunes sur le marché de l’emploi. Cette arrivée massive ne peut pas être réglée par l’offre d’emploi. Il faut faire quelque chose sur le poids démographique. Lequel contribue à exacerber les problèmes d’accès à l’emploi, à la santé et à l’éducation des jeunes.

Les communautés, les familles ont un rôle à jouer dans ce sens. Parce que si vous avez deux enfants que vous n’arrivez pas à entretenir et vous en faites cinq autres, vous augmentez des problèmes. Je crois qu’il faut qu’on aille vers une concertation sur le problème de la forte croissance démographique qui continue d’absorber les efforts des Etats et des partenaires. Il faut aborder ces questions avec beaucoup plus d’honnêteté, car les Etats et les partenaires n’auront pas des moyens de satisfaire cette demande dans l’avenir. Les ressources du gouvernement doivent être affectées dans un domaine où elles peuvent servir au mieux la population. Il faut une concertation pour un changement de comportement à l’échelle individuelle, familiale et communautaire. C’est à cela que nous voulons inviter tout le monde, particulièrement les autorités et les partenaires qui ont un rôle à jouer pour la facilitation de ce dialogue. Les partenaires peuvent appuyer les autorités nationales à enclencher cette concertation dont nous avons besoin, pour que les efforts qui sont en cours puissent avoir plus d’impacts.

Au Sénégal comme dans les autres pays de la sous-région, les jeunes ont des problèmes d’accès à l’information pour mieux maîtriser leur sexualité. Qu’est-ce qu’il faut pour dépasser ces contraintes ?
Il y a de bonnes choses qui se font au Sénégal. Nous avons vu, par exemple, au voisinage de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, à Sanar, cette initiative sur laquelle nous travaillons avec l’Ong Marie Stoppes International. C’est le même travail à l’Espace jeune de Sor où les besoins des jeunes en matière de la santé de la reproduction sont pris en compte. Il y a 11 espaces de jeune au Sénégal. Mais, c’est celui de Saint-Louis (Sor) qui offre des services de la santé de la reproduction. Les autres n’ont aucun impact, parce que ne fournissant pas ces genres de services. Il faut que les jeunes puissent avoir accès, dans ces lieux, à ces services vitaux. Je donne souvent le cas de la Côte d’Ivoire où l’introduction de l’éducation sexuelle à l’école est en train de produire des résultats extraordinaires. Dans ce pays, non seulement les taux de réussite sont élevés (ils avoisinent 100 % dans certains établissements), mais les élèves ont aussi maîtrisé leur corps et leur vie sexuelle. Mieux, parmi les filles qui étaient sexuellement actives, après l’introduction du programme, un bon nombre d’entre elles ont commencé à s’abstenir. Donc, l’éducation sexuelle n’est pas une invitation à la promiscuité. On peut même dire, en prenant l’exemple de la Côte d’Ivoire, que c’est un instrument pour encourager les jeunes à l’abstinence.

Je crois que nous devons voir autour de nous les bonnes pratiques et faire en sorte que les jeunes comprennent mieux leurs corps et qu’ils puissent avoir accès aux services dont ils ont besoin pour se protéger des grossesses précoces. Les jeunes Africains doivent aussi être protégés des infections sexuellement transmissibles parce qu’il y a des régions où elles sont élevées. Il y a des pays de l’Afrique de l’Ouest et du Centre qui ont franchi le cap de 4 % des infections sexuellement transmissibles. Nous avons l’obligation de protéger nos jeunes en leur offrant certains services.

Est-ce que la planification peut aider le Sénégal à réduire les taux de décès maternels ?
La planification familiale permet de réduire jusqu’à 30 % la mortalité maternelle. C’est pour cette raison que la disponibilité des produits de la planification familiale est un outil efficace contre la mortalité maternelle. Ce sont des services importants parce que vous agissez sur le planning familial, vous touchez en même temps la mortalité maternelle, vous réduisez en même temps les décès des enfants et des nouveau-nés. C’est un élément fondamental pour le dividende démographique puisque aucun pays ne peut réaliser la capture dividende démographique sans cette transition démographique qui passe par la baisse de la mortalité maternelle. Ce sont des facteurs qui sont liés. C’est pourquoi il est important pour les pays de l’Afrique au sud du Sahara surtout ceux de l’Afrique de l’Ouest et du Centre de faire en sorte que les besoins non satisfaits en matière de planification familiale soient résolus.

Le Sénégal qui a enregistré de bons points en matière de planification familiale ces dernières années…
Le Sénégal a doublé sa prévalence contraceptive. Mais, elle est encore faible. Il faut faire plus. Au Sénégal, il y a une ligne pour l’acquisition des produits contraceptifs. Toutefois, elle est très maigre. Je pense que cette ligne doit être renforcée. Le Sénégal doit faire plus en matière de la planification familiale s’il veut continuer à infléchir sur la mortalité maternelle. C’est une question d’arbitrage budgétaire. Au regard du rôle stratégique que la planification familiale joue, ce budget doit être augmenté.

Comment les pays africains comme le Sénégal doivent faire pour tirer profit des retombées du dividende démographique ?
Je pense qu’il faut travailler sur une feuille de route que nous avons préparée pour l’Union africaine, à sa demande, pour les échéances de 2017. En effet, les chefs d’Etat et de gouvernement africains veulent faire de ce chantier le fer de lance du développement du continent. Ils ont une feuille de route pour cela. Il faudrait aussi faire en sorte que l’on puisse avoir au niveau de chaque pays une feuille de route spécifique avec ses besoins pour aller vers la capture du dividende démographique. Le Sénégal est très bien positionné pour aller vers la capture du dividende démographique parce que tous les ingrédients sont disponibles. Maintenant, il faut les organiser en faisant des réglages. Le Sénégal peut bien capturer le dividende démographique s’il revoit la question de sa dépense publique.

Nous avons constaté que les Objectifs du millénaire pour le développement (Omd) ont été un échec pour la plupart des pays africains. Est-ce que vous êtes optimiste pour les Objectifs de développement durable (Odd) ?
Je suis optimiste parce que nous avons appris beaucoup de choses avant et pendant les Objectifs du millénaire pour le développement (Omd). Nous allons continuer à apprendre. Nous allons capitaliser les expériences réussies et celles qui ont connu moins de succès.

Les Odd constituent un peu une opportunité pour les pays africains et toute la coopération internationale. En fait, si les Omd n’on pas connu de succès attendus, c’est une responsabilité collective. C’est dommage. Lorsque les choses ne marchent pas, on pointe du doigt les partenaires internationaux. Notre mandat, c’est d’accompagner les pays.

Le dividende démographique constitue, pour moi, un bon exemple et les chefs d’Etat et de gouvernement africains l’ont compris. L’Afrique peut s’appuyer sur l’expérience asiatique pour accélérer sa croissance. Ces pays ont tiré entre 40 % et 66 % de leur croissance du dividende démographique. Il va falloir cependant être conséquent, car faire le choix est une chose, mais poser des actes qui vont permettre à l’Afrique de profiter de ces politiques en est une autre. Je parle souvent de l’expérience pas très positive de la Charte africaine de la jeunesse approuvée par les chefs d’Etat et de gouvernement en 2006. Mais 10 ans après, nous nous sommes rendu compte que beaucoup de pays africains n’ont pas encore ratifié cette charte. Pourtant, il y avait une feuille de route en 2006, comme celle de 2016 pour le dividende démographique.

Les dirigeants africains doivent être conséquents surtout lorsque la priorité est dégagée. Ils doivent respecter la ligne tracée en posant des actes qu’il faut et en affichant un leadership fort qui sera suivi par l’ensemble des forces vives dans chaque pays.

Pensez-vous qu’il y aura des changements ?
Je suis confiant que le choix porté sur le dividende démographique par les chefs d’Etat et de gouvernement africains est le meilleur. J’espère qu’ils vont rester sur ce chantier parce que le développement se fera par le capital humain.

C’est pour cette raison que l’investissement dans les ressources humaines est indispensable pour un Etat puisque parmi tous les capitaux, c’est celui humain qui est le plus important pour amener un pays vers l’émergence.

Le Fonds des Nations unies pour la population, qui est l’organisation leader sur le plan mondial sur les questions du dividende démographie, est à la disposition des pays de la sous-région pour les aider dans cette direction.

Entretien réalisé par Eugène KALY