En Afrique aussi tout se joue avant 2 ans, y compris l’éducation au goût

17 décembre 2019
Posted in Afrique, Santé
17 décembre 2019 Juliette

Le Monde Afrique

L’Afrique au défi de la santé infantile (3). Trop de sucre, de sel, de gras : les aliments pour bébés en Afrique de l’Ouest sont inadaptés. Une jeune marque sénégalaise s’est lancée avec une gamme de produits sains et locaux.

 

Au Sénégal, il y a deux façons de nourrir un bébé. Soit les mamans cuisinent des bouillies de mil, soit elles préfèrent les petits pots importés, achetés en grande surface. Dans les deux cas, la formule fait pleurer Siny Samba, ingénieure en agroalimentaire. « Le mil, riche en fer et en protéines, est très bon pour la santé, certes, mais les mamans ont tendance à ajouter beaucoup trop de sucre dans la bouillie pour qu’elle soit bonne en goût, se désole-t-elle. Quant aux produits importés, ils sont fabriqués à partir d’aliments qui ne correspondent pas aux habitudes alimentaires des Sénégalais, et sont aussi trop sucrés ou trop salés », ajoute la jeune Sénégalaise.

La pauvreté de l’offre alimentaire pour les petits, Siny l’a constatée lors de vacances au Sénégal. A l’époque étudiante à Montpellier SupAgro, une école d’ingénieurs en agroalimentaire, elle travaillait en alternance chez Blédina (groupe Danone), à Lyon, comme chargée de recherche et développement, nutrition et innovation. La jeune femme, déjà passionnée par la nutrition infantile, est donc très au fait des enjeux des mille premiers jours de l’enfant et consciente que cette « fenêtre d’opportunités » est déterminante pour construire le capital santé d’un enfant et définir ses habitudes alimentaires. Déjà, elle rumine son idée.

« Les pertes agricoles sont colossales »

Avec une croissance démographique de 2,8 % l’an et des parents de plus en plus sensibles à une consommation équilibrée et locale, elle a vite l’intuition qu’il y a là un marché. Et celle qui avait toujours rêvé de travailler chez les plus grands de l’agroalimentaire réfléchit à rentrer s’installer dans son pays d’origine pour y combler ce qu’elle décèle comme un réel besoin.

De l’idée à sa mise en œuvre il n’y a qu’un pas. Juste diplômée, elle se lance donc, avec un ami franco-italien, Rémi Filasto. Il y a un an, tous deux débutent la production de petits pots aux couleurs et aux goûts locaux : fruit du baobab, mangue, banane, solom, fonio, mil… Onze références de purées à base de fruits, céréales et légumes du pays, choisis pour leur haute valeur nutritionnelle. « La banane, par exemple, suffit largement à sucrer naturellement une recette », explique la jeune entrepreneuse qui bannit sucre et sel ajoutés. « Maggue ak tawfékh » (« grandir avec la santé » en français), telle est la devise de la marque Le Lionceau, choisie en référence à l’emblème du Sénégal.

Une fois par mois, les deux fondateurs accompagnés des quatre femmes qui complètent désormais l’équipe, se retrouvent dans le laboratoire de l’école Sainte-Jeanne d’Arc Post-bac, à Dakar. L’établissement où Siny a suivi un BTS en industrie agroalimentaire leur prête ses locaux. L’approvisionnement des produits est encore un peu complexe et l’équipe a choisi de s’adresser aux producteurs locaux à cause des difficultés d’acheminement jusqu’aux villes. « Ici, les pertes agricoles sont colossales, faute de filière de transformation, se désole la jeune ingénieure. Et en définitive, 40 % à 50 % de la production de mangues sont perdus dans les champs. » Alors l’équipe relève ses manches et va elle-même aider à récolter fruits et légumes. Actuellement, un peu plus de deux mille pots sortent du laboratoire chaque mois. Trop à l’étroit, l’équipe cherche aujourd’hui une surface trois fois plus grande pour accueillir les machines que Rémi est allé chercher en Europe.

Car l’initiative plaît. Le projet a été plusieurs fois récompensé. Accompagnés durant un an et demi grâce aux prix reçus et forts d’une enveloppe de 15 000 euros, Siny Samba et Rémi Filasto ont pu développer leur entreprise assez sereinement. Puis successivement, le club d’investissement local sénégalais Women Investment Club (WIC), le Hub Impact Dakar et le site français de formation consacré à la transformation numérique The Camp, leur ont accordé une aide.

A la portée de tous les foyers

Mais leurs produits, regrettent-ils, ne sont pas encore à la portée de tous les foyers. « Quand on a commencé le projet, on voulait toucher toutes les mamans, explique Siny, consciente qu’au Sénégal, encore 20 % des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition chronique. Mais on s’est vite rendu compte que ce n’était pas possible avec nos petits pots. Rien que le pot de verre vide coûte déjà 300 francs CFA (0,45 euro)Alors on a décidé de commencer par proposer des produits innovants pour faire connaître la marque. » C’est ce qui les a décidés à être présents en février au Salon de l’agriculture de Paris. « Pour toucher les populations les plus vulnérables, nous allons développer d’autres produits à partir de février 2020 », promet Siny. Des farines instantanées enrichies à base de produits locaux, toujours à forte valeur nutritionnelle. Il en existe déjà dans le pays, mais elles sont souvent importées. Quant aux produits élaborés sur le continent, ils doivent être cuisinés, ce qui demande du temps aux mères. Le Lionceau veut proposer du local prêt à l’emploi et ambitionne de signer des partenariats avec des organismes de lutte contre la malnutrition pour une large distribution.

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