REPORTAGES

Aïcha, 13 ans, « tombée enceinte par erreur »

Par Matteo Maillard (Kolda, Sénégal, envoyé spécial)

Au sud du Sénégal, une adolescente élève son bébé avec sa mère, ses frères, ses sœurs. Portrait sensible à la lueur de la bougie.

Fragile, flamme vacillante. Et pourtant elle éclaire son monde. Posée sur le sol, la bougie étire nos ombres jusqu’au toit de tôle. Les regards ne se croisent pas, invisibles dans la pénombre. Seules les mains et les jambes sur lesquelles elles reposent sont visibles. Aïcha* entrecroise les doigts, serre ses paumes l’une dans l’autre. Des mains sans âge. Les gestes sont enfantins, les phalanges fines, mais la bougie étale toutes les ombres calleuses, crevasses et cicatrices. Des mains de travailleuse, des mains d’enfant, des mains de mère.

Aïcha est tout ça à la fois, depuis quatorze mois. Date à laquelle elle a accouché d’une petite fille. Elle avait 13 ans quand elle est devenue mère dans le quartier pauvre de Médina Chérif, en périphérie de Kolda, au sud du Sénégal. Un quartier connu pour ses difficultés : des mutilations génitales, des viols, des grossesses non désirées et des mariages précoces, si l’on en croit la badienou gokh, la marraine de quartier, qui en peint un sombre tableau.

La maison d’Aïcha est au centre de Médina Chérif. A côté du grand baobab sous lequel les femmes se réunissent pour partager des causeries. Seules les étoiles scintillent dans cette nuit d’encre. Sans eau courante ni électricité, c’est à la bougie que l’on se rend au puits. Aïcha a rempli quelques bouteilles, a fait le lit et la poussière avant notre arrivée. La pièce en torchis est minuscule. C’est le salon dans lequel elle dort avec sa mère, ses frères et ses sœurs. Deux matelas, une moustiquaire et quelques chaises.

Ecoutons son histoire avant que la bougie ne se consume.

« Je ne sais pas comment tout cela a pu m’arriver »

Je suis tombée enceinte par erreur.

Pas un inconnu, mais mon petit copain. Nous étions ensemble depuis deux ans. J’avais 12 ans, lui un peu plus. Un soir, chez ses parents, nous étions seuls. Il s’est approché de moi et m’a touchée, là. Je ne savais pas ce qu’il me voulait alors je l’ai laissé faire. Il s’est appuyé, a recommencé, plusieurs fois. Je n’osais pas réagir malgré la douleur. Les jours et les semaines suivantes, il me forçait à le refaire. Cela me déplaisait mais je craignais de le dénoncer. A qui ? Ses parents que je ne connaissais pas ? A ma mère ? Non… Comment en parler ? Et… je l’aimais.

Elle détend ses mains, fait craquer ses doigts. Le bruit couvre un instant la stridulation des grillons.

Quand c’est arrivé, je ne savais pas que je venais de tomber enceinte. C’est ma mère qui s’en est rendue compte la première. En quelques mois, j’avais pris du poids, mon nombril grossissait et mes seins aussi. A l’époque je vivais chez ma grand-mère dans un village éloigné de Médina. Quand je suis rentrée chez ma mère, elle m’a vue puis s’est effondrée.

Les ongles griffent le tissu blanc et orange de son pagne.

La mère : « J’ai compris immédiatement que ma fille était enceinte. Je le lui ai dit. Alors elle s’est mise à pleurer et a couru vers sa grande sœur pour se réfugier dans ses bras. Moi, ça m’a fait si mal que j’ai voulu me suicider. Aïcha n’a jamais connu son père qui est mort en voyage quand j’étais enceinte de trois mois. J’avais l’impression que l’histoire se répétait et que tous les efforts que j’avais faits pour ne pas qu’elle tombe enceinte avaient été vains. »

Aïcha arrache une cuticule et forme deux poings, frottant son pouce contre l’index dans un mouvement circulaire.

Voir ma mère ainsi m’a mise dans un profond état de honte et de culpabilité. Je pensais à mon avenir, à ma vie. Je ne savais pas que je pouvais tomber enceinte avec ce que me faisait mon copain. Je ne savais rien non plus de la contraception et je n’avais jamais vu de femme enceinte. J’étais choquée. Je pensais à ma situation, celle de ma famille. Je me demandais comment ma mère pourrait faire vivre quelqu’un de plus alors qu’elle est seule et gagne si peu d’argent au marché. Mais elle est restée. Elle m’a soutenue.

Elle essuie ses paumes contre son pagne pour en effacer la moiteur.

Je ne sais pas comment tout cela a pu m’arriver.

Puis, saisissant son bracelet, elle le roule entre ses doigts, de haut en bas. Le regard fixe les plis du pagne. Une larme, puis une deuxième. Les vannes s’ouvrent et elle fond comme une statue de sel.

J’ai dû arrêter l’école en sixième. Mon principal m’a demandé de ne plus venir en classe jusqu’à ce que j’accouche. De toute façon, je n’étais pas bien à l’école. Je n’avais pas de bonnes notes. J’en ai parlé à Babacar, le directeur du centre pour adolescents de Kolda qui s’occupe des cas de grossesses précoces. De temporaire, mon absence sur les bancs est devenue définitive. J’ai arrêté l’école. Mais Babacar m’a aidée à m’inscrire à une formation coiffure en école professionnelle.

A cette époque, j’étais terrifiée. Je me demandais sans cesse si moi, avec mon petit corps, je pouvais donner naissance à un enfant. Pourtant, je n’ai parlé de mes inquiétudes à personne. J’avais peur que l’on me fasse une césarienne pour sortir le bébé et que j’en perde la vie ou la sienne. C’est ce que disaient mes voisins qui n’arrêtaient pas de parler des risques qui m’attendaient. Cela me terrorisait.

« Je me sens coupable d’avoir cédé »

Le jour où les contractions se sont intensifiées, la badienou gokh a fait venir la seule ambulance capable de s’aventurer dans ce quartier, où même les motos-taxis ne vont pas. Le centre pour adolescents de Kolda a payé les frais de prise en charge d’Aïcha. Sans difficulté, elle a donné naissance à une fille, Touly*. C’est elle que l’on entend crier dans l’autre pièce. Le rideau remue, deux bras la déposent dans son giron.

La petite a faim. Avec des gestes enfantins, Aïcha sort son sein. L’approche du bébé qui l’attrape. Les cris s’arrêtent.

Certes, j’ai eu un enfant jeune, mais ça ne m’empêchera pas de réussir. Je terminerai ma formation et j’ouvrirai mon salon de coiffure. Ensuite j’irai travailler dans l’armée. J’ai toujours voulu travailler dans l’armée.

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Crédits photos : MATTEO MAILLARD

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