Amour et sexualité : une semaine à Dakar pour tout se dire

19 février 2019
Posted in Afrique, Santé
19 février 2019 Juliette
Le Monde Afrique
Par Matteo Maillard

Amour et sexualité : avoir 20 ans en Afrique de l’Ouest (11). Les huit jeunes réunis par le « Monde Afrique » ont été formés aux bases du journalisme. Une aventure qui leur a permis de partager la diversité de leurs expériences.

Il fallait tout se dire, sans tabou. Mais comme souvent lors d’une première rencontre, la timidité était de mise. Les blogueurs sont arrivés à l’hôtel, un à un, à pas feutrés, dans un silence de fin d’après-midi face à la mer houleuse de Dakar. Huit jeunes Africains aux profils variés : étudiant, militant, architecte, acteur, informaticien, entrepreneur, journaliste… Nous les avons recrutés dans huit pays d’Afrique de l’Ouest et centrale avec pour seuls critères l’atypisme d’un parcours, la force d’un engagement ou l’originalité de leur travail. Nous avons d’abord voulu qu’ils partagent un regard. Le leur, mais aussi celui de la jeunesse de leur pays. Qu’ils le confrontent à celui de leurs voisins avec une question à l’esprit : vit-on l’amour de la même façon au Niger et en Côte d’Ivoire ? Au Bénin et au Mali ? Au Togo et au Tchad ? Au Sénégal et en Guinée ?
Leur séjour dans la capitale sénégalaise s’est structuré autour d’ateliers servant à leur donner les bases du métier de journaliste. L’embarras du début a volé en éclats dès le premier atelier d’écriture. Aminata, poétesse malienne de 19 ans, a raconté comment ses amies de Bamako vivent d’impossibles amours à cause de leur caste. Le Nigérien Issaka s’exclame : « Un de mes amis est confronté au même problème à Niamey. La fille est de sang royal. Les parents ne veulent pas qu’il l’épouse ! »

« La vérité est primordiale »

La voix de Judith, Togolaise de 26 ans, crépite en visioconférence sur l’ordinateur depuis Harbin, en Chine, où elle s’est expatriée pour finir ses études. « Dans mon pays, avant de se marier, il faut satisfaire la famille », souffle-t-elle avec un désespoir qui résonne chez ses camarades. Le Béninois Glory s’enhardit : « Depuis trop longtemps en Afrique, l’institution du mariage n’est pas une histoire d’amour ! On demande rarement leur avis aux femmes. On ne parle que de la perpétuation de deux familles. » Issaka tempère : « Avant, les mariages étaient tous des alliances forcées, presque indestructibles. Aujourd’hui nous avons plus de liberté, de consentement, et aussi plus de divorces. » Le Sénégalais Mohamed intervient : « Au contraire, s’il y a divorce, c’est qu’il n’y a pas assez de consentement dans le couple ! »

C’est durant l’atelier de lutte contre les fausses informations (fact-checking) que les jeunes trouvent enfin voix commune. « La vérité est primordiale, en particulier dans nos démocraties, soutient Glory, recueillant l’approbation de ses camarades. Les fausses informations peuvent mener au conflit », appuie-t-il, citant la radio des Milles Collines qui, au Rwanda, avait excité la haine contre les Tutsi en diffusant insultes et mensonges. L’animateur de l’atelier, Hyppolite Valdez Onanina d’Africa Check, renchérit avec une « infox » récente prétendant que le vaccin contre la poliomyélite rendrait stérile, provoquant une recrudescence de la maladie au Nigeria. « Plus il y aura de fact-checkeurs et de blogueurs comme vous qui vérifient les infos et dénoncent, mieux se portera la démocratie en Afrique »,conclut-il.

Autre devoir du journaliste, explique William de Lesseux, correspondant de Radio France internationale (RFI) à Dakar, « c’est l’objectivité : notre métier, c’est donner les faits au plus grand nombre »« En tant que blogueur, notre subjectivité est notre arme,lui rétorque Judith. Les gens qui nous lisent le font aussi pour connaître notre avis. Nous n’avons pas la voix neutre du journaliste, notre subjectivité nous permet de créer une communauté. » William conseille encore : « En radio, pensez à parler de manière concrète. Ça permet d’éviter que quelqu’un parle de sa sœur, de son frère ou tienne un propos général quand on l’interviewe. » Mohamed l’éclaire : « En Afrique, ceux qui disent mon frère, ma sœur, c’est un moyen détourné pour parler d’eux-mêmes sur un sujet tabou. » Les débats se poursuivront le soir sur l’antenne de Vibe Radio, un émetteur local.

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