Digital : comment l’Afrique a tout bouleversé ?

7 novembre 2018
Posted in Afrique, Santé
7 novembre 2018 Juliette
Le Point Afrique
PAR SAMIR ABDELKRIM

 

Ce qui frappe en ce début de XXIe siècle, c’est la manière dont le continent s’est saisi de la technologie et l’a adaptée à ses besoins en innovant. Illustration.

Alors que l’Afrique apparaissait jusqu’à l’avènement du numérique comme une utilisatrice disciplinée d’inventions de toutes sortes, elle semble désormais partie d’un autre pied depuis qu’elle a surpris le monde avec ce qu’il est convenu d’appeler, sur ma modeste proposition, l’«  innovation organique  ». L’expression comprend plusieurs réalités. À la fois spontanée, imprévue, imprévisible, véloce par sa nature numérique, l’innovation organique a cette caractéristique essentielle de venir du terrain et des populations. C’est une innovation qui émerge pour apporter des solutions aux problèmes posés dans des environnements où les services publics essentiels manquent souvent aux populations.

M-Pesa, l’appli qui a tout changé

Après un demi-siècle d’indépendance, force est de constater que c’est le cas de nombreux pays africains. La nouveauté vient du fait que la force des contraintes devient un levier pour les innovations les plus disruptives. C’est ce qui est arrivé au Kenya autour d’une application lancée en 2007. Nom de code : M-Pesa. «  M  » pour mobile, «  Pesa  » pour argent en swahili, une des deux langues officielles du pays. Aujourd’hui, M-Pesa est l’application de transfert d’argent par téléphone la plus populaire dans le monde. Et elle est africaine. Comment ça marche  ? Par le biais de SMS, M-Pesa exécute chaque jour au Kenya davantage de microtransactions que le géant international des transferts de fonds Western Union dans le monde entier. Le paradoxe est spectaculaire lorsqu’on sait que la population kényane est longtemps restée massivement «  non-bancarisée  ». Jusqu’à cette invention, la totalité des échanges reposait sur l’argent liquide, avec tous les risques inhérents de vol, d’agression et de racket.

Le numérique va bouleverser ce statu quo inégalitaire. Dès la fin des années 1990, les premiers Kényans à posséder un téléphone portable s’en servent spontanément pour pulvériser le plafond de verre imposé par les banques, préfigurant les débuts de l’industrie du mobile banking bien avant la création formelle de M-Pesa. De 1999 à 2002, le nombre de Kényans possédant un téléphone portable explose et passe de 24 000 individus à plus d’un million. Ils utilisent leur terminal d’abord pour communiquer, par la voix ou par SMS. Mais, rapidement, des dizaines de milliers d’entre eux détournent les usages de leur téléphone, de manière intuitive, pour s’émanciper financièrement. Ils expérimentent les premiers transferts, non pas d’argent – la technologie de transfert d’argent par SMS n’est pas encore inventée –, mais de temps de communication. Il s’agit d’Airtime, des recharges prépayées que les opérateurs vendent à leurs abonnés mobiles. C’est ainsi que, dans les petits villages (la population kényane vit à 80  % dans les campagnes), on transfère ce crédit d’appel par SMS vers un destinataire pour rembourser des dettes ou pour le troquer contre des semences. Au lieu d’être consommés, les crédits de télécommunication circulent de téléphone en téléphone d’un bout à l’autre du pays, parfois plusieurs fois dans la même heure. L’Airtime devient une monnaie alternative qui se substitue de fait au shilling kényan. Les Kényans découvrent alors qu’un portable à 10 dollars peut faire office de banque  ! Ces transferts entre particuliers prennent vite de l’ampleur. L’opérateur privé kényan Safaricom s’inspirera de ces usages et créera l’application mobile M-Pesa pour transférer de l’argent numérique. Dix ans plus tard, en 2017, l’équivalent de 43  % du PIB kényan transite par M-Pesa, fruit de l’ingéniosité populaire alliée au pouvoir du numérique, et ce pour transformer le quotidien. Voilà pour l’application économique. Qu’en est-il de l’administratif et du politique  ?

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